L’importance de la chaîne de transmission (isnâd) dans la préservation de la Sunna
Après le décès du Messager d’Allah ﷺ, les Compagnons — qu’Allah les agrée — rapportaient les uns aux autres ce qu’ils avaient entendu du Prophète ﷺ. Et ceux qui vinrent après eux, parmi les Successeurs (Tâbi‘în), recueillaient ces récits et les rapportaient à leur tour d’après les Compagnons, sans émettre de réserve particulière sur les hadiths transmis par un Compagnon.
Les choses se déroulaient ainsi, dans une confiance tranquille, jusqu’à ce que survienne la grande discorde (fitna) qui conduisit à l’assassinat du calife bien guidé, ‘Uthmân ibn ‘Affân رضي الله عنه, suivi d’un enchaînement d’événements marquant des divisions, des désaccords, et l’émergence des sectes et des courants innovants.
C’est alors que l’altération des hadiths authentiques (le « doss » : l’introduction de faux propos dans la tradition prophétique) commença à se répandre progressivement. Chaque groupe cherchait désormais à appuyer ses innovations par des textes qu’il attribuait faussement au Prophète ﷺ. C’est ainsi que les savants parmi les Compagnons et les Successeurs commencèrent à faire preuve de prudence et d’exigence dans la transmission des hadiths, ne retenant que ceux dont ils connaissaient la provenance et dont ils avaient confiance dans la fiabilité et la probité des rapporteurs.
C’est de là que naquit la science de l’isnâd (chaîne de transmission).
L’Imâm Muslim rapporte, dans l’introduction de son Sahîh, cette parole de Muhammad ibn Sîrîn رحمه الله :
« Auparavant, on ne demandait pas la chaîne de transmission. Mais quand la fitna éclata, on dit : « Nommez-nous vos hommes ». On observait alors : s’ils étaient des gens de la Sunna, leurs hadiths étaient acceptés ; et s’ils étaient des gens de l’innovation, on rejetait leurs récits. »
- La naissance de la vérification rigoureuse dès les premières générations
Ce souci de vérification et de précaution remonte aux jeunes Compagnons dont le décès survint après la période des troubles.
Dans l’introduction de son Sahîh, l’Imâm Muslim rapporte de Mujâhid que Bashîr al-‘Adawî vint un jour auprès de ‘Abdullâh ibn ‘Abbâs, et se mit à rapporter :
« Le Messager d’Allah ﷺ a dit… Le Messager d’Allah ﷺ a dit… »
Mais Ibn ‘Abbâs ne prêtait aucunement attention à ses propos, ni par l’ouïe ni du regard. Alors l’homme lui dit :
« Ô Ibn ‘Abbâs ! Pourquoi ne m’écoutes-tu pas ? Je te rapporte pourtant des hadiths du Prophète ﷺ ! »
Ibn ‘Abbâs répondit :
« Autrefois, lorsque nous entendions un homme dire : “Le Messager d’Allah ﷺ a dit…”, nos regards se tournaient aussitôt vers lui, et nos oreilles se prêtaient à ses propos. Mais aujourd’hui, alors que les gens montent l’agréable comme le difficile, nous ne retenons que ce que nous connaissons. »
Ainsi, les Successeurs (Tâbi‘în) exigèrent progressivement la chaîne de transmission, surtout quand le mensonge sur le compte du Prophète ﷺ se propagea.
Abû al-‘Âliyah disait :
« Nous entendions à Bassorah des récits rapportés des Compagnons du Prophète ﷺ, mais nous n’étions pas satisfaits tant que nous ne nous rendions pas à Médine pour les entendre directement de leur bouche. »
- L’importance exceptionnelle de l’isnâd dans la science du hadith
Ce soin extrême apporté à l’isnâd nous révèle la nécessité vitale de cette discipline et son immense influence sur la préservation de la Sunna, sous plusieurs aspects :
- Une particularité unique de la communauté musulmane
L’isnâd est une particularité propre à cette Umma, qui ne se retrouve dans aucune autre nation ou tradition religieuse sur terre. Jamais aucun peuple avant les musulmans n’a fait preuve d’autant de minutie dans la transmission de la parole de ses prophètes, ni dans l’identification rigoureuse de ceux qui la rapportent.
Abû ‘Alî al-Jayyânî dit :
« Allah — Exalté soit-Il — a accordé à cette communauté trois choses qu’Il n’a données à aucune autre : l’isnâd, la connaissance des lignées, et la grammaire arabe. »
Et Abû Hâtim ar-Râzî affirma :
« Il n’exista, dans aucune nation, depuis la création d’Adam jusqu’à aujourd’hui, des hommes de confiance qui préservent l’héritage de leurs Prophètes, sauf dans cette communauté. »
- L’outil critique qui garantit l’authenticité des hadiths
Grâce à l’isnâd, il devient possible de :
- vérifier la fiabilité d’un hadith,
- connaître l’état de ses rapporteurs (fiables, faibles, menteurs…),
- discerner entre les récits authentiques et les apocryphes.
Par l’isnâd, la Sunna est protégée contre l’altération, le mensonge, la falsification, l’ajout ou la suppression.
Grâce à lui, la communauté a pu comprendre la valeur de la Sunna, et a su que sa transmission reposait sur les méthodes les plus précises et les plus rigoureuses d’examen critique, que l’humanité n’a jamais connues dans aucune autre discipline.
Cela permet de réfuter les allégations des négateurs et de répondre aux ambiguïtés et suspicions lancées contre l’authenticité du hadith.
- Paroles des imams sur l’importance de l’isnâd
Ce n’est donc pas étonnant que les récits abondent de la part des imams de la communauté, soulignant l’importance extrême de l’isnâd, au point qu’ils en firent un acte de foi, voire un acte d’adoration.
‘Abdullâh ibn al-Mubârak disait :
« L’isnâd, à mes yeux, fait partie de la religion. Sans isnâd, chacun pourrait dire ce qu’il veut. Et lorsque tu lui demandes : “Qui te l’a rapporté ?”, il reste confus, incapable de répondre. »
Il disait aussi :
« Entre nous et les gens, il y a les supports (les chaînes). »
Sufyân ath-Thawrî disait :
« L’isnâd est l’arme du croyant. S’il n’a pas d’arme, avec quoi combattra-t-il ? »
Et Shu‘bah affirma :
« Tout hadith dans lequel il n’y a pas de “haddathanâ” (il nous a rapporté) ou “akhbaranâ” (il nous a informés) est comme un homme dans le désert, avec un chameau sans bride. »
Ibn Sîrîn disait encore :
« Cette science est une religion. Regardez donc bien de qui vous prenez votre religion. »
Et al-Awzâ‘î :
« La perte de la science commence par la perte de l’isnâd. »
Certains savants ont comparé le hadith sans isnâd à une maison sans toit ni fondation, et l’ont exprimé dans ce vers :
La science, privée de son isnâd,
Est semblable à une maison sans toit ni pilier.
En raison de cette exigence autour de l’isnâd, et du respect extrême qu’on lui porta, les premiers recueils de hadiths, dès la première moitié du IIᵉ siècle de l’hégire, s’y conformèrent rigoureusement.
Ils furent appelés « musnads », terme qui traduit explicitement la reliance à une chaîne de transmission.
Parmi les plus célèbres de ces musnads :
- Musnad de Ma‘mar ibn Râshid (†152H)
- Musnad d’Abû Dâwûd at-Tayâlisî (†204H)
- Musnad de Humaydî (†219H)
- Musnad de l’Imâm Ahmad ibn Hanbal (†241H)
- Musnad de l’Imâm ash-Shâfi‘î (†204H)
… et bien d’autres encore.
Ces musnads furent les références principales des auteurs qui vinrent par la suite, et constituèrent les fondations sur lesquelles s’appuyèrent ceux qui composèrent les Sahîh, les Sunan, les Muwaṭṭa’, et les grandes compilations de hadiths.
Tous restèrent fidèles à la méthodologie stricte de l’isnâd, considérée comme un pacte scientifique et religieux.
Tout cela vient confirmer l’importance capitale de l’isnâd dans la science du hadith, et à quel point cette communauté — par la grâce d’Allah — en a pris soin.
Et c’est ainsi qu’Allah a préservé Sa religion de l’oubli, de la falsification et de la disparition, en parfaite conformité avec Sa promesse :
{C’est Nous, en vérité, qui avons révélé le Rappel, et c’est Nous qui en assurons la sauvegarde.}
(Sourate al-Ḥijr, v.9)