L’exégèse par opinion : entre effort et précaution
Introduction : le Coran appelle à la réflexion
Le Coran n’est pas seulement un texte à réciter, il est aussi une invitation constante à la réflexion et à la méditation. Allah ﷻ dit :
﴿ أَفَلَا يَتَدَبَّرُونَ الْقُرْآنَ ﴾
« Ne méditent-ils donc pas sur le Coran ? » (s. al-Nisâ’, v.82)
Et encore :
﴿ كِتَابٌ أَنزَلْنَاهُ إِلَيْكَ مُبَارَكٌ لِّيَدَّبَّرُوا آيَاتِهِ ﴾
« Un Livre béni que Nous avons fait descendre vers toi, afin qu’ils méditent sur ses versets. » (s. Sâd, v.29)
Ces versets montrent que la lecture du Coran n’est pas passive : elle exige de l’intellect et du cœur qu’ils s’y engagent. Mais cet effort doit s’inscrire dans un cadre précis, sinon il risque de transformer la Parole d’Allah en objet d’opinions personnelles. C’est dans cette tension qu’apparaît ce que les savants ont appelé l’exégèse par opinion (al-tafsîr bi-l-ra’y).
- Définition de l’exégèse par opinion
L’exégèse par opinion est l’effort intellectuel (ijtihâd) du mufassir (exégète) pour expliquer un verset, à condition de respecter les règles de la science.
Al-Dhahabî (m. 1397H) la définit ainsi :
« التفسير بالرأي هو تفسير القرآن بالاجتهاد بعد معرفة المفسر بكلام العرب، ومعرفته بالألفاظ العربية ووجوه دلالاتها، ووقوفه على أسباب النزول، ومعرفته بالناسخ والمنسوخ »
« L’exégèse par opinion consiste à interpréter le Coran par l’effort intellectuel, après que l’exégète a acquis la connaissance du langage arabe, des significations des mots et de leurs usages, des causes de révélation, ainsi que du statut des versets abrogeants et abrogés. »
(al-Tafsîr wa al-Mufassirûn, vol.1, p.183)
Ainsi, il ne s’agit pas d’inventer, mais de mobiliser les outils de la langue et de la loi pour mieux comprendre un passage.
- Deux catégories : louable et blâmable
Les savants ont distingué deux formes d’exégèse par opinion :
- a) L’exégèse louable (
al-ra’y al-mahmûd
)
Elle est permise et même recommandée, lorsqu’elle repose sur la science, l’humilité et le respect des règles. Elle consiste à tirer des leçons du Coran, à mettre en relation des versets, à réfléchir sur leur portée en restant fidèle à la langue et à la Sunna.
Ibn Kathîr écrit dans son introduction :
« من قال في القرآن برأيه فَأَصاب فقد أخطأ، لأنه قد تكلف ما لا علم له به »
« Celui qui commente le Coran selon son opinion, même s’il atteint la vérité, a commis une erreur, car il a entrepris ce dont il n’a pas connaissance. »
(Tafsîr Ibn Kathîr, introduction)
Cela signifie qu’un avis personnel n’a de valeur que s’il s’appuie sur un savoir solide.
- b) L’exégèse blâmable (
al-ra’y al-madhmûm
)
Elle survient quand l’exégète se fie uniquement à son imagination, à ses passions ou à son école de pensée, sans tenir compte de la langue ni des sources.
Le Prophète ﷺ a mis en garde :
« من قال في القرآن برأيه فليتبوأ مقعده من النار »
« Celui qui dit sur le Coran quelque chose selon son opinion (sans science), qu’il prenne place en Enfer. »
(Rapporté par al-Tirmidhî, n°2950 – jugé hassan)
C’est une mise en garde contre les interprétations arbitraires qui déforment le sens du Livre.
- Les conditions posées par les savants
Pour que l’exégèse par opinion soit permise, les savants ont établi des règles strictes. Al-Zurqashî (m. 794H), dans al-Burhân fî ‘Ulûm al-Qur’ân, mentionne notamment :
- Maîtriser la langue arabe et ses subtilités.
- Connaître les causes de révélation (asbâb al-nuzûl).
- Distinguer les versets abrogeants et abrogés.
- Ne pas aller à l’encontre de la Sunna ni du consensus des Compagnons.
- Éviter ce qu’Allah a réservé à Son seul savoir, comme le moment exact de l’Heure.
Ces règles protègent le lecteur d’une interprétation aventureuse et garantissent que l’effort reste dans les limites de la science.
- Exemples d’exégèse par opinion louable
Plusieurs grands exégètes ont écrit dans ce style, avec prudence et rigueur.
- Al-Baydâwî (m. 685H), dans Anwâr al-Tanzîl, propose une exégèse concise et analytique, combinant langue, grammaire et théologie.
- Al-Nasafî (m. 710H), dans Madârik al-Tanzîl, présente une synthèse claire et pédagogique.
- Al-Âlûsî (m. 1270H), dans Rûh al-Ma‘ânî, discute les différents avis et propose ses préférences, en confrontant les sources.
Leur travail illustre que l’exégèse par opinion, lorsqu’elle est menée avec science, enrichit la compréhension du Coran sans sortir de son cadre.
- Les dangers de l’exégèse par opinion blâmable
Mais l’histoire islamique a aussi connu des dérives :
- Certains ont interprété le Coran pour justifier des sectes ou des idéologies.
- D’autres ont cherché dans le Texte des sens ésotériques coupés de son apparence.
Al-Qurtubî (m. 671H) avertit dans son introduction :
« لا يجوز لأحد أن يفسر كتاب الله إلا بعد علمه به وبما يحتاج إليه في ذلك من علم اللغة والنحو والقراءات وأسباب النزول »
« Il n’est pas permis à quiconque d’interpréter le Livre d’Allah sans avoir une connaissance suffisante du Coran, de la langue, de la grammaire, des lectures, et des causes de révélation. »
(al-Jâmi‘ li-Ahkâm al-Qur’ân, introduction)
Ainsi, le danger n’est pas l’effort lui-même, mais l’effort sans science.
Conclusion : un équilibre entre méditation et rigueur
L’exégèse par opinion est un terrain délicat. D’un côté, le Coran invite à la méditation et à l’usage de la raison. De l’autre, il met en garde contre les interprétations erronées.
Le savant al-Zurqânî (m. 1367H) résume bien cette tension dans Manâhil al-‘Irfân :
« التفسير بالرأي نوعان: إن استند إلى أصول صحيحة، فهو محمود، وإن كان مجرد اتباع للهوى والظن، فهو مذموم »
« L’exégèse par opinion est de deux sortes : si elle repose sur des fondements solides, elle est louable ; si elle n’est que le fruit des passions et de la conjecture, elle est blâmable. »
Ainsi, le croyant qui réfléchit au Coran doit toujours le faire avec humilité et science. Car méditer le Livre d’Allah est une adoration, mais détourner son sens est une trahison.