L’exégèse juridique et spirituelle : entre loi et lumière
Introduction : le Coran, à la fois règle et guidance
Le Coran n’est pas seulement un livre de récitation et de méditation : il est aussi une constitution pour la vie et un guide pour les cœurs. Allah ﷻ dit :
﴿ وَنَزَّلْنَا عَلَيْكَ الْكِتَابَ تِبْيَانًا لِّكُلِّ شَيْءٍ وَهُدًى وَرَحْمَةً وَبُشْرَى لِلْمُسْلِمِينَ ﴾
« Et Nous avons fait descendre vers toi le Livre qui expose toute chose, un guide, une miséricorde et une bonne annonce pour les musulmans. » (s. al-Naḥl, v.89)
De ce verset, les savants ont compris que le Coran éclaire toutes les dimensions de la vie : il contient des règles juridiques (ahkâm), mais aussi des enseignements spirituels profonds. C’est pourquoi certains exégètes se sont spécialisés dans une approche juridique, et d’autres dans une approche plus spirituelle ou symbolique.
L’exégèse juridique (tafsîr al-aḥkâm)
a) Définition
Ce type de tafsîr se concentre sur les versets législatifs du Coran : ceux qui concernent la prière, le jeûne, le mariage, l’héritage, le commerce, la justice… L’objectif est d’extraire les règles juridiques afin de guider la pratique des musulmans.
Al-Qurtubî (m. 671H), l’un des grands maîtres de ce domaine, écrit dans l’introduction de son Jâmi‘ li-Aḥkâm al-Qur’ân :
« هذا كتاب جمعتُ فيه أحكام القرآن، وما بيَّنته السنة من ذلك، وما أجمع عليه الأمة »
« Ce livre est un recueil des règles du Coran, de ce que la Sunna a clarifié à leur sujet, et de ce sur quoi la communauté a établi un consensus. »
- b) Exemples
- Sur le verset du jeûne (al-Baqara, 2:183), les exégètes juridiques discutent en détail des conditions, des exemptions et des réparations.
- Sur le verset du commerce (al-Baqara, 2:275), ils déduisent les règles de licéité et d’interdiction de l’intérêt (ribâ).
- Sur les versets de l’héritage (s. al-Nisâ’), ils détaillent les parts des héritiers et leurs cas particuliers.
- c) Grands ouvrages
- Jâmi‘ li-Aḥkâm al-Qur’ân de l’imam al-Qurtubî
- Aḥkâm al-Qur’ân d’Ibn al-‘Arabî al-Mâlikî (m. 543H)
- Aḥkâm al-Qur’ân d’al-Jaṣṣâṣ al-Ḥanafî (m. 370H)
Ces ouvrages sont encore étudiés dans les universités islamiques pour la rigueur de leur méthodologie et leur richesse en fiqh.
- L’exégèse spirituelle ou symbolique (
al-tafsîr al-ishârī
)
- a) Définition
À côté de l’exégèse juridique, certains savants – souvent soufis – ont développé une approche plus intérieure du Coran. Elle ne nie pas le sens apparent (ẓāhir), mais cherche à dégager un sens plus profond, qui touche au cœur et à la purification de l’âme.
Ibn al-Qayyim (m. 751H) définit ainsi ce type d’interprétation :
« التفسير الإشاري أن يرى المفسر معنى آخر للآية غير ظاهرها، معنى صحيح في نفسه، له ارتباط باللفظ، لا يناقض الظاهر »
« L’exégèse par allusion consiste à percevoir dans le verset un autre sens que son sens apparent, un sens correct en soi, lié au texte et qui ne contredit pas l’apparence. »
(al-Tibyân fī Aqsām al-Qur’ân, p.79)
- b) Conditions
Les savants ont posé des règles pour accepter ce type d’exégèse :
- Ne pas contredire le sens apparent.
- Que le sens soit juste en soi (pas une invention).
- Qu’il y ait dans le texte un indice qui le suggère.
- Qu’il existe une cohérence avec le sens global du verset.
- c) Exemple
Le verset de la Lumière (s. al-Nûr, v.35) :
﴿ اللَّهُ نُورُ السَّمَاوَاتِ وَالْأَرْضِ ﴾
« Allah est la Lumière des cieux et de la terre. »
Le sens apparent est clair : Allah est Celui qui éclaire la création de Sa guidance. Mais certains soufis y ont vu aussi une allusion à la lumière de la foi dans le cœur du croyant.
Ce genre de lecture ne remplace pas le sens apparent : elle vient comme un complément spirituel.
- d) Avis des savants
Al-Suyûtî (m. 911H) rappelle que ce type de tafsîr peut être bénéfique s’il respecte les conditions, mais dangereux s’il devient une dérive ésotérique coupée du texte. Ibn Taymiyya mettait en garde contre ceux qui annulaient le sens littéral au profit d’allégories arbitraires.
- La complémentarité entre les deux
L’exégèse juridique et l’exégèse spirituelle ne s’opposent pas : elles répondent à deux dimensions complémentaires de la vie du musulman.
- L’exégèse juridique guide les actes : comment prier, commercer, juger, hériter.
- L’exégèse spirituelle nourrit le cœur : elle rappelle que chaque verset porte aussi un appel à l’âme, une sagesse qui purifie et rapproche d’Allah.
Le savant al-Qushayrî (m. 465H), dans son Laṭā’if al-Ishārāt, écrit :
« للآيات ظاهر يفقهه العلماء، وباطن يذوقه الأولياء »
« Les versets ont un sens apparent que comprennent les savants, et un sens intérieur que goûtent les proches d’Allah. »
Conclusion : entre loi et lumière
Le Coran est un Livre complet : il contient des lois pour organiser la vie et des lumières pour illuminer les cœurs. L’exégèse juridique permet de protéger la communauté par des règles claires. L’exégèse spirituelle, lorsqu’elle est équilibrée, invite chacun à vivre le Coran comme une expérience intérieure.
Le croyant a donc besoin des deux : de la rigueur du fiqh et de la profondeur de la spiritualité. Car, comme l’a dit Ibn Taymiyya :
« الاستقامة تكون بكمال العلم وكمال القصد »
« La droiture s’acquiert par la perfection de la science et la perfection de l’intention. »
(Majmû‘ al-Fatâwâ, vol.11, p.97)
Ainsi, en lisant le Coran avec les yeux de la loi et avec les yeux du cœur, le musulman trouve l’équilibre entre l’obéissance extérieure et la sincérité intérieure.