Les grandes catégories d’exégèse du Coran 

Depuis les premiers siècles de l’islam, les savants ont accordé une place immense à la science du tafsîr, l’exégèse du Coran. Comprendre la Parole d’Allah ne se limite pas à sa récitation ou à sa mémorisation : il s’agit aussi de pénétrer son sens, de discerner ses enseignements, de tirer de ses versets les orientations qui guident la vie, tant sur le plan spirituel que juridique et moral. Le Coran est un Livre de guidance, mais sa profondeur est telle qu’il exige, de la part des croyants, un effort de compréhension. Cette nécessité d’explication s’est manifestée dès la première génération : les Compagnons du Prophète ﷺ eux-mêmes interrogeaient parfois le Messager de Dieu sur le sens d’un verset, ou bien ils discutaient entre eux pour saisir toute la portée de la Révélation. 

 

Parmi ces Compagnons, Ibn ‘Abbâs رضي الله عنهما – que le Prophète ﷺ avait désigné comme le « traducteur du Coran » – a laissé une classification célèbre. Il expliquait que l’exégèse se divise en quatre catégories : une exégèse connue des savants spécialisés, une autre comprise par les Arabes en raison de leur maîtrise de la langue, une exégèse que nul ne peut ignorer parce qu’elle concerne les règles élémentaires du licite et de l’illicite, et enfin une exégèse dont seul Allah détient le secret ultime, et qu’il est mensonger de prétendre saisir entièrement. Cette division, rapportée dans les recueils d’al-San‘ânî et citée par al-Zurqânî dans Manâhil al-‘Irfân, montre déjà la diversité des niveaux de compréhension : certains relèvent du savoir technique et linguistique, d’autres de l’évidence pratique, et d’autres encore appartiennent au domaine de l’invisible qui échappe aux hommes. 

 

Au fil du temps, les savants ont affiné ces catégories. La plus ancienne et la plus respectée reste l’exégèse traditionnelle, appelée tafsîr bi-l-ma’thûr. Elle repose entièrement sur les sources transmises : le Coran qui s’explique par lui-même, la Sunna qui vient détailler et expliciter la Révélation, les paroles des Compagnons qui furent témoins directs de la descente du Livre, et parfois les propos des Successeurs qui reçurent cet héritage. Cette méthode a donné naissance à des œuvres monumentales, comme Jâmi‘ al-Bayân d’al-Tabarî, le Tafsîr d’Ibn Kathîr, al-Durr al-Manthûr de Jalâl al-Dîn al-Suyûtî ou encore Ma‘âlim al-Tanzîl d’al-Baghawî. Tous ces ouvrages ont pour point commun de fonder l’interprétation sur des récits authentiques, des hadiths ou des explications rapportées de ceux qui ont vécu au plus près de la Révélation. C’est pourquoi les savants considèrent que ce type d’exégèse est le plus sûr : il protège le texte sacré des interprétations arbitraires et le replace dans son contexte originel. 

 

À côté de cette voie de transmission, s’est développée une autre approche : l’exégèse par opinion, ou tafsîr bi-l-ra’y. Celle-ci repose sur l’effort intellectuel du savant, son ijtihâd, et mobilise ses connaissances en langue, en causes de révélation, en principes juridiques. Les savants ont cependant toujours pris soin de distinguer deux formes d’exégèse par opinion. La première est louable, parce qu’elle se conforme aux règles de la science, s’appuie sur la langue arabe, respecte la Sunna et reste fidèle au sens général du Coran. Elle a produit des œuvres célèbres comme Anwâr al-Tanzîl d’al-Baydâwî, Madârik al-Tanzîl d’al-Nasafî ou Rûh al-Ma‘ânî d’al-Âlûsî. La seconde est blâmable, parce qu’elle se fonde sur l’ignorance, sur l’innovation non fondée ou sur les passions de l’exégète. Le Prophète ﷺ a mis en garde sévèrement : « Celui qui parle du Coran par son opinion, qu’il prenne place en Enfer » (rapporté par al-Tirmidhî). Cette mise en garde ne signifie pas que tout effort intellectuel est interdit, mais qu’il doit rester encadré par les règles établies, sans quoi il devient une trahison du sens révélé. 

 

D’autres formes d’exégèse sont apparues dans la tradition. Les soufis ont introduit l’exégèse symbolique ou spirituelle, appelée tafsîr ishârî. Celle-ci consiste à chercher, au-delà du sens apparent des versets, des allusions spirituelles destinées à nourrir le cœur. Ibn al-Qayyim en a fixé les conditions : elle ne doit pas contredire le sens littéral, elle doit rester liée au texte, et elle doit exprimer une vérité conforme à la foi. Dans cette approche, par exemple, le verset de la Lumière (s. al-Nûr, v.35) est compris non seulement comme l’affirmation qu’Allah est la lumière des cieux et de la terre, mais aussi comme une métaphore de la lumière de la foi qui brille dans le cœur du croyant. Ce type d’exégèse a suscité des débats : certains savants y voient une richesse, d’autres une dérive. Mais lorsqu’elle reste mesurée et encadrée, elle apporte une dimension spirituelle précieuse. 

 

Une autre catégorie est l’exégèse juridique, centrée sur les versets législatifs. Des savants comme al-Qurtubî, Ibn al-‘Arabî ou al-Jaṣṣâṣ ont consacré leurs œuvres à l’extraction des règles de droit : comment prier, comment jeûner, quelles conditions régissent le mariage, quelles parts héritent les enfants et les proches. Ces commentaires, comme Jâmi‘ al-Aḥkâm d’al-Qurtubî ou Aḥkâm al-Qur’ân d’Ibn al-‘Arabî, montrent que le Coran n’est pas seulement un livre de spiritualité, mais aussi une charte qui organise la vie sociale et juridique des musulmans. 

 

Les siècles ont également vu naître des exégèses spécialisées : certaines mettent l’accent sur la dimension historique du Coran, retraçant les récits des prophètes et les leçons à en tirer ; d’autres sont centrées sur la grammaire et la rhétorique ; d’autres encore sur les aspects littéraires ou scientifiques. Ces démarches illustrent la richesse du texte sacré : chaque discipline y trouve de quoi s’exprimer et contribuer à sa compréhension. 

 

À l’époque contemporaine, une nouvelle classification est apparue. Les chercheurs modernes ont proposé de distinguer l’exégèse en fonction de la méthode d’analyse. On parle ainsi d’exégèse analytique (tafsîr tajzî’î), qui suit le Coran verset par verset en expliquant vocabulaire, grammaire et contexte. C’est l’approche dominante de la plupart des grands commentaires classiques. On parle aussi d’exégèse thématique (tafsîr mawdû‘î), qui rassemble les versets relatifs à un même sujet – la patience, la justice, la foi – pour en dégager une vision d’ensemble. L’exégèse globale (tafsîr ijmâlî), quant à elle, s’attache à donner une vue d’ensemble d’un passage, sans s’arrêter sur chaque mot. Enfin, l’exégèse comparative (tafsîr muqâran) consiste à confronter les avis des différents exégètes, à analyser leurs arguments et à indiquer l’opinion la plus solide. 

 

Ces méthodes modernes ne sont pas en rupture avec la tradition : elles cherchent plutôt à répondre aux besoins de notre temps, en proposant une approche plus pédagogique, plus adaptée aux thèmes contemporains, ou plus critique face à la diversité des opinions anciennes. Comme le souligne le chercheur Mus‘ad al-Tayyâr, « le renouveau en exégèse ne signifie pas l’annulation de l’héritage, mais une meilleure manière d’en tirer profit ». 

 

Ainsi, la science du tafsîr est restée vivante à travers les siècles. Elle a commencé avec les Compagnons qui cherchaient à comprendre directement auprès du Prophète ﷺ, puis elle s’est structurée dans les grandes œuvres classiques, avant de se diversifier en approches modernes. Qu’elle soit transmise (ma’thûr), construite par effort intellectuel (ra’y), approfondie par une recherche spirituelle ou spécialisée par discipline, elle reste indispensable pour vivre le Coran. Ibn Taymiyya le rappelait déjà : « Le meilleur commentaire du Coran est le Coran lui-même ; puis la Sunna ; puis les paroles des Compagnons. » Cette hiérarchie demeure un repère pour toute tentative d’interprétation. 

 

En définitive, la diversité des catégories d’exégèse témoigne non pas d’une dispersion, mais d’une richesse. Chaque approche éclaire un aspect particulier : la précision linguistique, la règle pratique, la profondeur spirituelle, l’unité thématique ou la comparaison critique. Le croyant qui s’y intéresse découvre que le Coran est un océan inépuisable, où chaque génération vient puiser de nouvelles perles. Comprendre le Livre d’Allah, c’est marcher dans les pas de ceux qui ont consacré leur vie à cette science, avec humilité et avec la conviction que toute lumière vient de Lui. Et c’est aussi, pour chacun, se rappeler que le Coran n’est pas seulement un texte à interpréter, mais un message à vivre.