La zoologie dans la civilisation musulmane : science du vivant et regard du cœur
Au sein de la vaste constellation du savoir musulman, la zoologie occupe une place étonnamment centrale. Là où d’autres civilisations voyaient l’animal comme un instrument ou un symbole, les savants musulmans le considérèrent comme un partenaire d’intelligence et un témoin de la sagesse divine. Étudier le vivant n’était pas, pour eux, une entreprise de domination, mais un acte de connaissance et de gratitude. Entre la rigueur de l’observation et l’élan de la contemplation, la science des animaux fut une école de méthode et une école de respect.
Dès les premiers siècles de l’Islam, la curiosité pour les formes de vie accompagna la montée en puissance des sciences naturelles. Sous les Abbassides, la traduction des œuvres grecques et persanes s’enrichit d’une perspective nouvelle : il ne s’agissait plus seulement de conserver les savoirs anciens, mais de les prolonger, d’en éprouver les limites, d’y introduire le regard expérimental. C’est dans ce climat d’effervescence intellectuelle que naquit une véritable science du vivant, alliant la rigueur de la raison à la ferveur du croyant.
- Une curiosité née de la foi et de la raison
Dans les capitales du monde musulman — Bagdad, Damas, Cordoue, Kairouan — se développa une culture du savoir où la recherche scientifique était perçue comme un prolongement de la méditation spirituelle. Le Livre des animaux (Kitāb al-Ḥayawān) d’Al-Jāḥiẓ, rédigé au IXᵉ siècle, en est l’un des monuments fondateurs¹. L’auteur, né à Bassora, y rassembla plus de 350 espèces, décrivant leurs comportements, leurs milieux et leurs relations avec l’homme. Son observation fine du vivant l’amena à percevoir les lois d’adaptation, d’équilibre et de survie : certaines espèces se dissimulent pour échapper aux prédateurs, d’autres modifient leurs habitudes pour subsister. Cette intuition, issue d’une observation patiente, anticipe les fondements de l’écologie moderne.
Dans ces pages, la nature n’est pas un chaos d’instincts aveugles, mais un ordre intelligible. Al-Jāḥiẓ voit dans la diversité animale le signe de la puissance créatrice : « Chaque espèce, dit-il, a reçu de Dieu les moyens de se protéger ; c’est par cette variété que le monde se maintient »².
Le savant ne sépare jamais la science de la foi : connaître le vivant, c’est approcher la sagesse du Créateur. Cette conviction donne à sa démarche une double force — expérimentale et métaphysique — qui marquera durablement la pensée musulmane.
- Observer, classer, relier, comprendre : la zoologie encyclopédique
Les savants musulmans s’éloignèrent du dogmatisme hérité de la Grèce antique pour redonner à l’expérience une valeur première. Leurs bibliothèques regorgeaient de manuscrits, mais leur savoir se nourrissait surtout de l’observation directe. Dans les traités réunis par les auteurs arabes médiévaux, on trouve la description des migrations d’oiseaux, de la reproduction des chameaux, des comportements sociaux des abeilles et des fourmis.
Cette approche empirique s’accompagne d’un véritable souci méthodologique : on observe, on compare, on tire des conclusions.
Le Siècle d’or des Arabes rapporte que les savants « étudiaient les lois du vivant avec la même rigueur qu’ils observaient le mouvement des astres »³.
Le vivant devient un livre ouvert : la nature parle à celui qui sait la lire. Cette démarche annonce les grandes méthodes naturalistes de la Renaissance, mais elle s’enracine dans un esprit propre : la science y reste au service de la connaissance de soi et du monde.
À partir du XIIIᵉ siècle, la zoologie musulmane atteint son apogée avec les grandes encyclopédies du vivant. L’ouvrage d’Al-Damīrī, La Grande vie des animaux (Ḥayāt al-Ḥayawān al-Kubrā), rassemble plus de mille notices décrivant l’aspect, les mœurs et les vertus des créatures⁴.
Il y mêle des éléments scientifiques précis — reproduction, anatomie, alimentation — à des considérations morales et symboliques. Le naturaliste et le théologien y dialoguent en égaux.
La volonté de classer les espèces selon leurs caractéristiques morphologiques et comportementales fait d’Al-Damīrī un précurseur de la taxonomie avant l’heure. Chaque animal devient à la fois un sujet d’étude et un signe spirituel : « Toute créature, écrit-il, est un reflet de la perfection de Dieu ».
Cette encyclopédie, traduite plus tard en persan et en turc, circula également en Europe. Par son ampleur et sa précision, elle constitue l’un des sommets de la zoologie médiévale. À travers elle, la curiosité scientifique du monde islamique se révèle comme un effort constant pour relier les formes, ordonner la diversité et faire du savoir un miroir du cosmos.
- L’animal comme miroir de l’homme
L’étude des animaux ne relevait pas seulement de la curiosité naturaliste : elle visait aussi à éclairer la condition humaine.
Al-Jāḥiẓ, dans un passage célèbre, compare la solidarité des fourmis à celle des sociétés humaines, la hiérarchie des abeilles à l’ordre politique, la ruse du renard à l’intelligence du diplomate.
Les animaux, par leur comportement, deviennent des métaphores vivantes de la sagesse ou du vice.
Cette lecture morale n’exclut pas la précision scientifique ; elle en est le prolongement éthique.
Dans le Livre des animaux, on trouve de véritables scènes d’éthologie : le corbeau qui enterre son semblable, la cigogne qui partage la nourriture avec sa compagne, la lionne qui protège ses petits⁵.
Ces observations, issues du terrain, ne relèvent ni de la fable ni de la simple anecdote : elles traduisent une conscience aiguë de l’intelligence animale.
Al-Jāḥiẓ va jusqu’à suggérer que certaines espèces possèdent une forme de raison : elles délibèrent, prévoient, coopèrent.
Ainsi, bien avant les débats modernes sur la cognition animale, la pensée musulmane pressentait la continuité du vivant.
- L’éthique du respect du vivant
Dans le Coran, il est dit : « Il n’est point de bête sur la terre, ni d’oiseau volant de ses ailes, qui ne forment des nations semblables à vous » (Sourate 6, verset 38).
Cette vision, reprise par les savants, inspira une véritable éthique du vivant.
Les textes rassemblés dans Le rôle de la civilisation arabo-islamique dans la civilisation européenne insistent sur la miséricorde comme principe fondateur : « Les savants observaient la nature comme une œuvre sacrée, non comme un objet de conquête »⁶.
L’expérimentation animale, lorsqu’elle existait, devait s’accomplir sans cruauté.
Les juristes interdirent de mutiler ou d’affamer les bêtes ; les médecins de Bagdad et du Caire fondèrent même des hôpitaux pour soigner les chevaux et les oiseaux blessés⁷.
Cette approche annonce, avec plusieurs siècles d’avance, les fondements de la médecine vétérinaire.
Le savoir, dans cette perspective, ne peut se séparer de la responsabilité : comprendre la vie, c’est aussi la protéger.
- De Bagdad à Tolède : la transmission du savoir
L’Europe médiévale hérita de cette science raffinée grâce au grand mouvement de traductions du XIIᵉ siècle.
À Tolède et à Palerme, les versions latines du Livre des animaux et de La Grande vie des animaux circulèrent parmi les naturalistes et les philosophes chrétiens.
Roger Bacon et Albert le Grand s’en inspirèrent pour leurs propres traités de zoologie.
Comme le rappelle L’Influence des Arabes et des Musulmans sur la civilisation européenne, « la précision descriptive et la méthode comparative des auteurs arabes exercèrent une influence décisive sur la pensée scientifique de l’Occident »⁸.
Ce transfert ne se limita pas à la transmission d’un contenu : il diffusa une attitude.
De l’Islam à l’Europe, passa l’idée que la nature devait être observée avec respect, que la raison et la foi pouvaient coexister dans la recherche du vrai.
L’héritage zoologique de la civilisation musulmane contribua ainsi à préparer la renaissance naturaliste de l’Europe moderne.
À travers la science des animaux, les savants musulmans ont proposé une vision du monde où l’homme n’est pas maître mais gardien.
Leur zoologie n’est pas un catalogue, c’est une éthique : elle enseigne la mesure, la bienveillance, la contemplation.
Ils ont su faire dialoguer l’intelligence et la foi, l’analyse et l’émerveillement.
Aujourd’hui, alors que les crises écologiques nous rappellent la fragilité du vivant, cette sagesse redevient précieuse.
Les œuvres d’Al-Jāḥiẓ, d’Al-Damīrī et d’Al-Bīrūnī témoignent d’un rapport au monde que la modernité a souvent perdu : un rapport d’attention. Leur science du vivant était aussi, en un sens, une science du cœur. Et peut-être est-ce là le plus durable de leur héritage : l’idée que comprendre le monde, c’est aussi apprendre à en prendre soin.
Notes
- Al-Jāḥiẓ, Kitāb al-Ḥayawān (Le Livre des animaux), cité dans ʿAṣr al-ʿArab al-Dhahabī (Le Siècle d’or des Arabes), Le Caire : Hindawi, 2013, p. 18.
- Ibid., p. 19.
- ʿAṣr al-ʿArab al-Dhahabī, p. 21.
- Al-Damīrī, Ḥayāt al-Ḥayawān al-Kubrā (La Grande vie des animaux), cité dans ʿUlamāʾ al-ʿArab wa-l-Muslimīn (Les Savants arabes et musulmans), p. 24-27.
- Al-Jāḥiẓ, Le Livre des animaux, passim.
- Al-Hammāmī, N. (Rôle de la civilisation arabo-islamique dans la civilisation européenne), Tunis : Faculté des Sciences humaines et sociales, 2021, p. 21.
- ʿAṣr al-ʿArab al-Dhahabī, p. 22-23.
- Athar al-ʿArab wa-l-Muslimīn fī al-ḥaḍāra al-Ūrūbiyya (L’Influence des Arabes et des Musulmans sur la civilisation européenne), p. 33.