La pharmacie dans l’âge d’or de l’Islam

Pendant des siècles, et jusqu’à l’avènement de la renaissance islamique, les connaissances pharmaceutiques étaient restées rudimentaires, proches de ce que l’on désignerait aujourd’hui par les « pratiques d’herboristerie » ou l’« expérience empirique des apothicaires ». Ce n’est qu’avec l’apparition des savants musulmans durant les siècles de la grande renaissance islamique que la discipline prit un tournant décisif. Ces érudits entreprirent des études systématiques, conduisirent des expériences scientifiques, utilisèrent des instruments de laboratoire, et aboutirent à des découvertes fondées sur l’observation et l’expérimentation. 

La pharmacie devint alors une véritable science, dotée de toutes les caractéristiques scientifiques fondamentales : l’observation rigoureuse, la recherche méthodique, et la démonstration expérimentale. 

L’essor de la pharmacie et ses savants pionniers 

Nous présentons ici un aperçu de cette renaissance pharmaceutique, à travers quelques figures éminentes de savants musulmans ayant joué un rôle central dans ce domaine. 

  1. Jābiribn Ḥayyān – Le père de la chimie expérimentale 

La chimie, discipline fondatrice de la pharmacie, connut un développement exceptionnel grâce aux travaux de Jābir ibn Ḥayyān, l’un des plus grands savants de tous les temps. Les savants lui rendirent hommage en nommant la chimie « ʿIlm Jābir » (la science de Jābir). 

Il fut le premier à isoler des substances chimiques telles que : 

  • l’acide sulfurique, 
  • l’acide nitrique, 
  • le carbonate de sodium, 
  • le carbonate de potassium, 
  • et l’« eau régale » (un mélange capable de dissoudre l’or). 

Ces composés joueront un rôle fondamental dans le développement de la chimie, de la pharmacie, de l’agriculture et de l’industrie aux XIXe et XXe siècles. 

Il fut également le premier à utiliser des balances de haute précision dans les expériences chimiques, et inventa des techniques fondamentales pour la préparation et la purification des médicaments, telles que : 

  • la cristallisation, 
  • la filtration, 
  • la distillation, 
  • la sublimation,
    et d’autres procédés essentiels dans les sciences chimiques et pharmaceutiques. 

Jābir soulignait l’importance de l’expérimentation, affirmant : 

« Celui qui travaille en chimie doit impérativement faire des expériences, car la connaissance ne peut s’acquérir sans elles. » 

Par cette approche, Jābir ibn Ḥayyān — ainsi que Maslama ibn Aḥmad al-Majrīṭī après lui — ont précédé les savants occidentaux de plusieurs siècles dans l’adoption d’une méthode scientifique rigoureuse fondée sur l’expérimentation. 

Il composa de nombreux ouvrages en chimie et en pharmacie, dont : 

  • Kitāb al-Mawāzīn (Le Livre des poids), 
  • Kitāb Sirr al-Asrār (Le Livre du secret des secrets), 
  • Kitāb al-Khawāṣṣ (Le Livre des propriétés), 
  • Kitāb al-Sumūm wa Dafʿ Maḍārrihā (Le Livre des poisons et la manière de les contrer). 

La majorité de ses écrits fut traduite en langues européennes et resta référence académique dans les universités d’Europe pendant plusieurs siècles. 

  1. Abū Bakrar-Rāzī– Le médecin, chimiste et pharmacien 

La pharmacie et les sciences médicales atteignirent un niveau supérieur avec l’immense savant Abū Bakr ar-Rāzī, maître dans les domaines du médecine, de la pharmacie et de la chimie. 

Parmi ses œuvres majeures : 

  • Al-Manṣūrī, dédié à l’émir al-Manṣūr de Khorassan, traduit en latin par Gérard de Crémone, et étudié dans les facultés européennes jusqu’au XVIe siècle. 
  • Al-Ḥāwī, encyclopédie monumentale en vingt volumes, couvrant tous les domaines de la médecine et de la chimie, enseignée dans les grandes universités d’Europe. Ce livre figurait parmi les neuf ouvrages imposés à la faculté de médecine de Paris. 

Il est également l’auteur du premier ouvrage scientifique distinguant la variole de la rougeole, intitulé « al-Jadarī wa al-Ḥaṣba ». Ce traité fut imprimé quarante fois en anglais entre 1494 et 1866 — l’un des premiers livres produits par les presses à imprimer européennes. 

Ar-Rāzī fut aussi l’inventeur des fils de suture en boyau animal et proposa de nombreuses préparations pharmaceutiques novatrices pour traiter les affections oculaires, respiratoires, intestinales et urinaires. 

  1. IbnSīnā– La synthèse du génie médical et pharmaceutique 

Les médicaments et traitements furent ensuite étudiés de manière approfondie par de nombreux savants musulmans, notamment Ibn Sīnā (Avicenne), l’un des plus grands esprits scientifiques de l’humanité. 

Son œuvre maîtresse, « al-Qānūn fī aṭ-Ṭibb » (Le Canon de la médecine), est l’un des ouvrages médicaux les plus célèbres de l’histoire. Cette encyclopédie est restée référence médicale et pharmaceutique dans de nombreux pays civilisés jusqu’au début du XVIIIe siècle. 

Dès le XIIe siècle, ses œuvres furent traduites et intégrées aux programmes d’enseignement médical en Espagne, en France et en Italie, jusqu’à la première moitié du XVIIIe siècle. 

Un autre grand savant, Ibn al-Bayṭār, fut le plus éminent botaniste arabe. Il entreprit une vaste étude des plantes médicinales, les classifia, les expérimenta, et en rédigea des descriptions détaillées. 

  1. L’émergence de la pharmacie industrielle

Les savants musulmans furent aussi les précurseurs de la pharmacie préparatoire et galénique, posant les bases de ce qui allait devenir l’industrie pharmaceutique moderne. 

Abū Marwān Ibn Zuhr, dans ses écrits, décrit un moule destiné à former des comprimés à partir de poudres médicinales, facilitant ainsi leur administration. 

Il mena aussi des recherches sur la conservation des médicaments, ce qui fit de lui un des pionniers dans ce domaine. 

Une civilisation guidée par la foi et la science 

Ce bref exposé n’est qu’un aperçu partiel d’une civilisation florissante, dont les fondements reposaient sur une foi vivante et une volonté collective inébranlable. 

Dès l’apparition de l’Islam dans la péninsule arabique, une nouvelle nation vit le jour, dirigée par le Sceau des prophètes, Muḥammad . Moins d’un demi-siècle plus tard, cette civilisation s’étendait de l’Inde et la Perse à l’est jusqu’à l’océan Atlantique et le nord de l’Espagne à l’ouest. 

Les grandes capitales du monde musulman — Médine, Koufa, Damas, Bagdad, Bassora, Samarcande, Kairouan, Le Caire, Grenade, Cordoue, Tolède — furent les foyers de cette civilisation brillante. Plus tard, s’y ajoutèrent Istanbul et Constantinople, devenues symboles de puissance et de rayonnement. 

Un legs qui a éclairé l’humanité 

En quelques décennies, les musulmans atteignirent un niveau de civilisation et de progrès jamais égalé par aucun peuple en si peu de temps. Leur rayonnement s’étendit sur plusieurs siècles, illuminant les horizons du monde. Cette renaissance scientifique musulmane fut le socle sur lequel reposa la renaissance européenne. 

Si les historiens étaient justes, ils reconnaîtraient que la modernité scientifique a débuté avec la renaissance islamique, puis s’est poursuivie en Europe, dans une continuité historique indiscutable. 

C’est pour cette raison que la question de la réhabilitation de l’histoire des sciences demeure posée, tant pour la conscience humaine que pour la pensée musulmane. 

Il incombe aux historiens sincères de défendre cette cause, en révélant les vérités occultées et en restaurant la place légitime de la civilisation islamique dans l’histoire des savoirs humains. 

Que ce rappel de notre brillante histoire serve de stimulation pour les cœurs et les esprits, afin de rompre avec la résignation et raviver l’élan du travail sincère, dans la voie de Dieu. 

Que l’umma islamique retrouve sa position légitime parmi les nations : guide et non guidée, créatrice et non imitatrice.
Et Dieu est le seul Garant du succès.