Images de l’intérêt des musulmans pour la médecine
Alors que l’Église en Occident interdisait la pratique de la médecine, considérant que la maladie était un châtiment divin qu’il ne convenait pas de repousser pour ceux qui le méritaient — une croyance qui resta dominante en Europe jusqu’au XIIe siècle —, les musulmans, quant à eux, empruntaient un chemin tout autre. Dès le IXe siècle, ils commencèrent à développer un système médical fondé sur l’analyse scientifique.
Avec le temps, la nécessité des sciences médicales s’imposa dans les esprits, incitant les premiers médecins à redoubler d’efforts pour explorer les voies de la guérison. De cette effervescence intellectuelle naquirent de grands savants musulmans qui enrichirent considérablement la science médicale à l’échelle mondiale, à l’instar d’Abû Bakr ar-Râzî et d’Ibn Sînâ. Leurs ouvrages restèrent pendant de longues périodes des références dans les écoles de médecine, tant islamiques qu’européennes.
Parmi les fruits les plus manifestes de cette prise de conscience précoce dans le monde musulman figurent les bîmâristâns : bien plus que de simples hôpitaux, ces établissements devinrent de véritables universités et centres d’apprentissage des sciences médicales sous toutes leurs formes. Malgré le déclin et la négligence qu’ils ont pu connaître, ils restèrent des bastions prestigieux témoignant de l’intérêt porté à la médecine, aux soins et aux sciences dans les premiers siècles de l’islam.
La prolifération de telles institutions médicales dans des pays arabes comme l’Égypte ou le Shâm (Grande Syrie) vient largement contredire l’image véhiculée par certaines productions cinématographiques et télévisuelles de l’époque mamelouke (1250–1517), souvent réduite aux guerres et conflits. En réalité, l’immense patrimoine architectural légué par cet État dévoile un tout autre visage : celui d’un pouvoir qui investissait dans la recherche scientifique et la santé publique.
Le mot bîmâristân — d’origine persane — est une composition de bîmâr (malade, souffrant) et istân (lieu, maison). Le terme désigne donc l’établissement où les malades reçoivent soins et traitements. Ces bîmâristâns incluaient déjà toutes les branches médicales aujourd’hui reconnues : médecine interne, chirurgie, ophtalmologie, sans oublier les soins psychiatriques.
Dans son ouvrage Ṭabaqāt al-Umam (Les classes des nations), le qâḍî Ṣâʿid al-Andalusî écrivait :
« Les Arabes, aux débuts de l’islam, ne s’intéressèrent aux sciences que dans la mesure où elles étaient en lien avec leur langue et leur législation. L’unique exception fut la médecine, qui était pratiquée par certains individus et dont l’utilité était reconnue par la majorité, tant les gens en avaient besoin. »
Dans al-Muwaṭṭa’, il est rapporté de Zayd ibn Aslam qu’un homme, au temps du Prophète ﷺ, fut blessé, sa plaie s’enfla et il appela deux hommes des Banû Anmâr pour examiner sa blessure. Le Prophète ﷺ leur demanda :
« Lequel de vous est le plus compétent en médecine ? »
Et lorsqu’ils s’étonnèrent :
« Y a-t-il du bien dans la médecine, ô Messager d’Allah ? »,
Zayd raconte que le Prophète ﷺ répondit :
« Celui qui a envoyé la maladie a aussi envoyé le remède. »
Le premier à fonder un bîmâristân dans le monde islamique fut le calife omeyyade al-Walîd ibn ‘Abd al-Malik en 88 H / 706 EC. Il institua dans ce lieu des médecins salariés, ordonna que les lépreux soient isolés pour préserver les autres, et alloua des revenus aux aveugles et aux infirmes.
Les Arabes connaissaient donc déjà la médecine et les soins bien avant et pendant la mission prophétique. Certains, comme al-Ḥârith ibn Kalda ath-Thaqafî, se formèrent dans des villes réputées de l’Empire perse telles que Gundê Shâpûr (en province de Khuzistân), avant de revenir exercer dans la péninsule.
Quant à l’idée même d’un bîmâristân, elle apparaît dans les sources dès la bataille du Fossé (al-Khandaq), lorsque Sa‘d ibn Mu‘âdh fut blessé par une flèche. Le Prophète ﷺ fit alors dresser une tente dans la mosquée pour pouvoir lui rendre visite de près. Muslim rapporte ce hadith de ‘Â’isha رضي الله عنها, et Ibn Isḥâq écrit dans sa Sîra :
« Le Messager d’Allah fit placer Sa‘d ibn Mu‘âdh dans la tente d’une femme des Banû Aslam appelée Rufayda, qui s’occupait des blessés par dévouement, et soignait les musulmans atteints de plaies ou maladies. Le Prophète avait dit, lorsqu’il fut atteint par la flèche à la bataille du Fossé : Placez-le dans la tente de Rufayda pour que je puisse lui rendre visite de près. »
Ce récit permet de conclure que le Prophète ﷺ fut le premier à ordonner l’installation d’un hôpital de campagne militaire mobile.
Al-Maqrîzî rapporte aussi :
« Le premier à avoir bâti un bîmâristân dans l’islam fut al-Walîd ibn ‘Abd al-Malik, qui en fit une maison pour les malades, y plaça des médecins, ordonna que des allocations soient versées, et fit enfermer les lépreux pour les isoler du reste de la population. »
Les bîmâristâns prenaient généralement deux formes.
La première était fixe, située dans une ville ou un quartier déterminé, et ne se déplaçait pas. Ce type de bîmâristân était répandu dans de nombreuses régions du monde musulman, notamment dans les grandes capitales comme Le Caire, Bagdad, Damas, etc. Des vestiges de ces établissements perdurent jusqu’à nos jours, comme le bîmâristân al-Manṣûrî fondé par Qalâwûn au Caire, ou le grand bîmâristân an-Nûrî à Damas.
La seconde forme était celle du bîmâristân mobile, qui se déplaçait selon les besoins sanitaires du moment, qu’il s’agisse d’épidémies ou de conflits. Cette institution itinérante était bien connue des califes, sultans, rois et médecins musulmans — et il est très probable qu’ils en soient les pionniers.
Ces hôpitaux mobiles étaient entièrement équipés : médicaments, instruments, aliments, boissons, vêtements, médecins, pharmaciens, et tout ce qui pouvait alléger la souffrance des malades, des invalides, des personnes âgées ou emprisonnées. On les déplaçait dans les régions dépourvues de centres médicaux permanents, ou là où une maladie contagieuse se propageait.
Ce témoignage historique révèle à quel point la civilisation islamique a été pionnière dans l’organisation des soins, la structuration des services de santé, et l’intégration de la médecine dans la vie sociale et intellectuelle. Un héritage dont les fondements restent admirables, et dont les traces demeurent vivantes à travers les âges