Les géographes musulmans : pionniers de la mesure du monde
La géographie fut, pour la civilisation musulmane, bien plus qu’une science des distances : elle fut un instrument de compréhension du cosmos, un art d’unir les terres et les peuples sous une même idée d’ordre. Entre le VIIIᵉ et le XIVᵉ siècle, les savants du monde islamique conçurent, corrigèrent et perfectionnèrent des outils et des théories qui allaient poser les bases de la géographie moderne.
Loin des images convenues du voyageur rêveur, ils furent d’abord des mesureurs du monde.
- Mesurer la Terre : de l’intuition au calcul
Sous le califat d’Al-Ma’mūn (813-833), Bagdad devint le cœur battant des sciences exactes. L’ambition du souverain était claire : déterminer la circonférence de la Terre avec précision.
Deux expéditions furent envoyées dans le désert de Sinjār et sur la plaine de Tadmor. Les astronomes, dont Yahyā ibn Abī Manṣūr et Al-Farghānī, mesurèrent un degré de latitude en observant la variation de la hauteur du soleil à midi, et en calculant la distance parcourue entre deux points où l’ombre différait d’un degré¹.
Leur estimation donna environ 40 248 kilomètres pour le tour de la Terre, une valeur étonnamment proche des 40 075 km modernes.
Jamais auparavant une telle mesure n’avait été réalisée de manière empirique. Ptolémée avait proposé des chiffres fondés sur des hypothèses ; les savants musulmans firent des relevés.
Ce geste fonde la géographie comme science expérimentale : observer, calculer, vérifier.
Le même Al-Farghānī rédigea ensuite Kitāb ʿIlm al-Hayʾa (Éléments d’astronomie), traduit en latin sous le nom Alfraganus. Ce traité, diffusé en Europe dès le XIIᵉ siècle, fut étudié par Copernic lui-même².
Ainsi, c’est à Bagdad, et non à Florence, que l’idée d’une Terre mesurable prit corps.
- Cartographier le monde : la première carte scientifique
Si les Grecs avaient tracé des esquisses du monde connu, c’est aux Arabes que l’on doit la première carte géographique fondée sur des données calculées.
Sous Al-Ma’mūn encore, les géographes du Bayt al-Ḥikma (Maison de la Sagesse) réalisèrent la fameuse Ṣūrat al-Arḍ (« Image de la Terre »), en combinant les relevés astronomiques, les itinéraires commerciaux et les récits de voyageurs³.
Contrairement aux mappemondes médiévales européennes centrées sur Jérusalem, la Carte d’Al-Ma’mūn plaça l’équateur et les méridiens, orienta le nord en haut, et adopta une échelle.
Elle divisait la Terre en sept zones climatiques selon la latitude, un principe repris plus tard par les géographes de la Renaissance.
Ces zones, décrites dans le Kitāb Ṣūrat al-Arḍ d’Ibn Ḥawqal et d’Al-Iṣṭakhrī, témoignent d’une compréhension dynamique du globe : le climat, la végétation, les cultures humaines y varient selon la position solaire.
Les géographes musulmans mirent au point le concept de longitudes et latitudes standardisées.
Ils corrigeaient les erreurs de Ptolémée en déplaçant vers l’est la position de l’océan Indien et en précisant celle de l’Afrique.
Leur approche cartographique combinait observation empirique, calcul trigonométrique et représentation graphique.
En somme, ils inventèrent la cartographie scientifique.
- Décrire le monde habité : précision ethnographique
À partir du IXᵉ siècle, la géographie se diversifie. Les auteurs ne se contentent plus de mesurer, ils décrivent.
Al-Yaʿqūbī (mort vers 897) inaugure cette nouvelle approche dans son Kitāb al-Buldān (Le Livre des pays), où il mêle topographie, histoire, économie et mœurs.
Ses descriptions de l’Égypte, de la Nubie ou de la Perse ne sont pas de simples anecdotes : elles constituent des analyses géo-économiques avant l’heure.
Il y note les productions agricoles, les voies commerciales, les routes caravanières, les échanges de monnaies⁴.
Cette approche intégrative, physique, humaine et politique, fait d’Al-Yaʿqūbī un précurseur de la géographie humaine.
Ses successeurs, comme Al-Muqaddasī (Xe siècle), perfectionneront cette méthode dans Aḥsan al-Taqāsīm fī Maʿrifat al-Aqālīm (La Meilleure répartition pour connaître les provinces).
Il y classe les régions selon leurs ressources, leurs langues et leur organisation administrative, offrant ainsi la première géographie régionale structurée.
- L’apogée : Al-Idrīsīet la vision globale du monde
Au XIIᵉ siècle, un savant andalou, Al-Idrīsī, synthétise tout l’héritage arabo-musulman dans un chef-d’œuvre universel : Nuzhat al-Mushtāq fī Ikhtirāq al-Āfāq (Livre de la récréation de celui qui désire parcourir les horizons).
Commandé par le roi normand Roger II de Sicile, l’ouvrage décrit l’ensemble du monde connu, de l’Atlantique au Japon, et s’accompagne d’une carte sphérique gravée sur une plaque d’argent de plus de deux mètres de diamètre⁵.
Al-Idrīsī utilisa les relevés des marins arabes, des voyageurs africains et des navigateurs indiens. Il corrigea les longitudes ptoléméennes, représenta l’Afrique comme un continent entouré d’océans, et plaça la Méditerranée avec des proportions exactes.
Ses cartes incluent des latitudes, des coordonnées, et distinguent les fleuves, montagnes, villes et routes.
L’ouvrage, traduit en latin au XIIIᵉ siècle, resta la référence cartographique de l’Europe jusqu’à la Renaissance.
Plus remarquable encore : Al-Idrīsī envisageait la Terre comme un organisme vivant, unifié par les échanges et les climats. Il notait déjà la relation entre la chaleur et la densité des populations, anticipant des notions que la géographie physique redécouvrira sept siècles plus tard.
- Les instruments de la géographie : du ciel à la mer
La géographie musulmane fut inséparable des sciences de la mesure.
Les géographes s’appuyaient sur des instruments d’une ingéniosité remarquable :
- L’astrolabe : perfectionné par Al-Zarqālī (Arzachel) à Tolède, il permettait de déterminer la latitude d’un lieu en mesurant l’altitude d’une étoile. Il servit aussi à la navigation et à la cartographie céleste.
- La sphère armillaire, utilisée dans les observatoires de Bagdad et de Damas, servait à modéliser les positions relatives de la Terre et des astres.
- Les cadrans solaires, d’une précision inégalée, permettaient de calculer la durée du jour et les angles horaires.
- Le planisphère d’Al-Bīrūnī, quant à lui, proposait une projection plane de la Terre fondée sur la trigonométrie⁶.
Al-Bīrūnī (973-1048) est sans doute l’un des esprits les plus modernes de cette époque.
Dans Tahdīd Nihāyāt al-Amākin (Détermination des coordonnées des lieux), il établit les longitudes et latitudes de centaines de villes grâce à des mesures astronomiques.
Il proposa aussi, bien avant Newton, une hypothèse sur la gravité : il remarqua que la Terre attirait les corps vers son centre et suggéra que cela pouvait expliquer sa sphéricité.
Son estimation du rayon terrestre, fondée sur l’observation d’une montagne en Inde et des formules géométriques, diffère de moins de 17 km des mesures modernes⁷.
- Les géographes des mers et des sables
Au-delà des villes savantes, la géographie musulmane se construisit aussi sur les routes et les flots.
Les navigateurs arabes de la mer d’Oman, du golfe Persique et de la mer Rouge laissèrent des routiers marins (kitāb al-bahriyya) où ils décrivaient vents, marées et étoiles.
Leur savoir donna naissance à la cartographie nautique, des siècles avant les portulans européens.
Les routes transsahariennes furent également décrites avec précision par les géographes du Maghreb.
Al-Bakrī (1014-1094), dans son Kitāb al-Masālik wa-l-Mamālik (Livre des itinéraires et des royaumes), mentionne pour la première fois les royaumes de Ghana et du Mali, les distances en jours de marche, les points d’eau, les tribus et les produits échangés⁸.
C’est lui qui révéla à l’Europe l’existence d’un autre monde au sud du Sahara.
L’Afrique, pour la première fois, cessait d’être une marge : elle entrait dans la carte du monde.
Ainsi, l’apport des savants musulmans à la géographie ne se limite pas à quelques cartes précises : ils ont transformé la manière même de concevoir la Terre.
Ils furent les premiers à unir observation astronomique, mathématiques et expérience du terrain, à penser la planète comme un système cohérent.
Leurs méthodes, mesure d’un degré terrestre, détermination des coordonnées, classification des climats, projection plane, furent reprises par les géographes européens des XVe-XVIe siècles, de Toscanelli à Mercator.
Mais leur héritage le plus profond est peut-être spirituel.
La Terre, pour eux, n’était pas un objet à posséder, mais une création à comprendre.
Mesurer, c’était contempler ; décrire, c’était relier.
Et dans cette alliance rare entre précision et humilité, la civilisation musulmane fit de la géographie une science à la fois exacte et humaine.
Notes
- ʿAṣr al-ʿArab al-Dhahabī (Le Siècle d’or des Arabes), Le Caire : Hindawi, 2013, p. 17-19.
- ʿUlamāʾ al-ʿArab wa-l-Muslimīn (Les Savants arabes et musulmans), p. 26-27.
- Dawr al-Ḥaḍāra al-ʿArabiyya al-Islāmiyya fī al-Ḥaḍāra al-Ūrūbiyya (Le rôle de la civilisation arabo-islamique dans la civilisation européenne), p. 21-22.
- Ibid., p. 23-24.
- Athar al-ʿArab wa-l-Muslimīn fī al-Ḥaḍāra al-Ūrūbiyya (L’influence des Arabes et des Musulmans sur la civilisation européenne), p. 29-31.
- ʿAṣr al-ʿArab al-Dhahabī, p. 22-23.
- ʿUlamāʾ al-ʿArab wa-l-Muslimīn, p. 30-31.
- Dawr al-Ḥaḍāra al-ʿArabiyya al-Islāmiyya fī al-Ḥaḍāra al-Ūrūbiyya, p. 27-28.