La première faculté de médecine dans la civilisation islamique
L’islam a représenté un tournant prodigieux pour l’intellect humain dès l’aube de son apparition sur terre. Il a insufflé un élan constant à l’action humaine fondée sur le progrès, l’amélioration, l’innovation et la compétition pour atteindre l’excellence dans tous les domaines de la civilisation. Ainsi, l’islam a offert à l’humanité des modèles scientifiques uniques et pionniers dans toutes les disciplines, qu’elles soient religieuses ou rationnelles. Dès le premier siècle de l’Hégire, un vaste mouvement de traduction et de transmission du savoir a vu le jour, conduisant au développement de nombreuses sciences et à l’émergence de nombreux savants musulmans dont les contributions demeurent, jusqu’à aujourd’hui, le témoignage vivant de leur génie.
La médecine fut l’un des champs les plus remarquables dans lesquels s’est illustré l’intellect du savant musulman. Son génie, sa créativité et ses apports sont d’une telle ampleur que l’humanité leur reste redevable, tant ils ont marqué un bond en avant fondamental sur lequel se sont appuyées maintes découvertes et pratiques de la médecine moderne. Parmi ces figures éminentes, on trouve le chef de la médecine et doyen des médecins d’Égypte et du Levant à l’époque ayyoubide : Muhaḏḏab al-Dīn ʿAbd al-Raḥīm ibn ʿAlī ad-Dakhwār al-Dimashqī (565–628 H / 1170–1230), fondateur de la madrasa ad-Dakhwāriyya, considérée comme la première école/faculté islamique spécialisée dans l’enseignement de la médecine dans le monde musulman.
L’émergence des écoles médicales spécialisées
Dans l’histoire de la civilisation islamique, les bīmāristāns (hôpitaux) furent les lieux centraux de la pratique et de l’enseignement de la médecine et de la pharmacie. S’y ajoutaient les cercles d’étude organisés par les maîtres-médecins avec leurs élèves, où qu’ils se trouvent. Le rôle des bīmāristāns ne se limitait pas à soigner les malades : ils étaient de véritables instituts d’enseignement où l’on formait médecins, chirurgiens et spécialistes de l’ophtalmologie, à l’image des facultés de médecine actuelles. Ils abritaient également de vastes bibliothèques contenant les ouvrages de référence à l’usage des maîtres et des étudiants.
Les sources historiques et les livres de biographies ne mentionnent aucune école spécifiquement dédiée à l’enseignement médical, indépendante des hôpitaux et des cercles d’étude, avant le VIIᵉ siècle de l’Hégire / XIIIᵉ siècle de notre ère. Parmi les plus anciennes figures de l’enseignement médical figurent Ibn Abjar al-Kinānī, médecin de ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz, qui enseignait à Alexandrie, puis à Antioche et Harran. À l’époque abbasside, des écoles telles que celle de Ibn Māsawayh et Ḥunayn ibn Isḥāq, rattachées à Bayt al-Ḥikma, jouèrent un rôle précurseur. Le célèbre Abū Bakr ar-Rāzī, quant à lui, enseignait la médecine au bīmāristān al-ʿAḍudī.
Ce n’est qu’à l’époque ayyoubide, au VIIᵉ siècle hégirien, que les musulmans fondèrent les premières écoles médicales spécialisées. La première d’entre elles fut la madrasa ad-Dakhwāriyya, fondée à Damas en 621 H / 1224, suivie ensuite par d’autres institutions.
Voici quelques-unes des premières écoles médicales spécialisées du Levant :
- La madrasa ad-Dakhwāriyya (ou ad-Dakhwāriyya), située dans le vieux quartier des orfèvres près de la porte sud du Jāmiʿ al-Umawī à Damas. Elle fut fondée en 621 H par Muhaḏḏab ad-Dīn ad-Dakhwār, qui y enseigna lui-même.
- La madrasa al-Lubūdiyya an-Najmiyya, située entre Damas et la banlieue de al-Mizza. Elle fut fondée en 664 H par Najm ad-Dīn Yaḥyā ibn Muḥammad al-Lubūdī. Le premier à y enseigner fut Jamāl ad-Dīn az-Zawāwī.
- La madrasa ad-Dunaysiriyya (ou ar-Rubʿiyya), fondée en 686 H par ʿImād ad-Dīn Abū ʿAbd Allāh Muḥammad ibn ʿAbbās ad-Dunaysirī, éminent médecin. Elle se situait à l’ouest du bīmāristān an-Nūrī.
Ces écoles étaient exclusivement dédiées à l’enseignement médical, sous la supervision des plus brillants médecins. Elles suivaient une organisation rigoureuse, semblable aux facultés modernes, et acquirent une renommée considérable en leur temps. La plus éminente et la plus ancienne fut sans conteste la madrasa ad-Dakhwāriyya, que nous détaillons ci-après.
Muhaḏḏab ad-Dīn ad-Dakhwār
La fondation de la madrasa ad-Dakhwāriyya revient à Muhaḏḏab ad-Dīn ʿAbd ar-Raḥīm ibn ʿAlī ibn Ḥāmid ad-Dimashqī (565–628 H / 1170–1230), surnommé ad-Dakhwār. Ibn Abī Uṣaybiʿa le qualifie de « grand imam, référence suprême ».
Il était l’unique savant de son temps, maître de la médecine et expert dans diverses disciplines : droit, littérature, grammaire, astronomie et usage de l’astrolabe. Parmi ses maîtres en littérature : Tāj ad-Dīn al-Kindī ; en médecine : ʿAlī ar-Riḍā ar-Raḥbī, al-Muwaffaq ibn al-Muṭrān et al-Fakhr al-Mārdīnī ; en astronomie : Abū al-Faḍl al-Isrāʾīlī. Il fut également proche de l’éminent grammairien Sayf ad-Dīn al-Āmidī.
Il débuta comme ophtalmologue au bīmāristān an-Nūrī de Damas. Sa réputation grandit rapidement jusqu’à devenir le médecin personnel du roi al-ʿĀdil, frère de Salāḥ ad-Dīn. Il soigna ensuite le roi al-Kāmil en Égypte, ce qui lui valut honneurs et richesses. En 612 H, il fut nommé chef des médecins en Égypte et au Levant, puis fut élevé au rang de professeur royal à Damas en 626 H par le roi al-Ashraf.
Ce que beaucoup ignorent, c’est que **Muhaḏḏab ad-Dīn ad-Dakhwār fut le maître d’Ibn an-Nafīs, découvreur de la circulation sanguine, et d’Ibn Abī Uṣaybiʿa, l’historien des médecins. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont :
– Abrégé du Kitāb al-Ḥāwī d’ar-Rāzī,
– Erreurs de transcription dans les noms des simples médicinaux,
– Le jardin de la médecine.
Il mourut à Damas en Safar 628 H, sans laisser d’enfant, et fut enterré au pied du mont Qāsyūn.
La madrasa ad-Dakhwāriyya, première faculté de médecine spécialisée
Muhaḏḏab ad-Dīn fonda sa madrasa pour en faire une école exclusivement dédiée à l’enseignement de la médecine, indépendante des bīmāristāns. Elle se trouvait dans le vieux quartier des orfèvres près de la mosquée omeyyade, dans une maison qui lui appartenait. Une version indique qu’elle était située dans son verger, près du palais al-Labbād, au nord du canal Ṯawrah.
Chaque jour, après avoir terminé ses visites au bīmāristān et auprès des notables malades, il se rendait dans sa madrasa pour lire, enseigner, étudier, copier ou rédiger. Ensuite, il recevait ses élèves, groupe après groupe, et leur dispensait un enseignement adapté à leur niveau. Il corrigeait leurs erreurs de lecture à partir de ses propres exemplaires, méticuleusement annotés de sa main.
Il gardait toujours à portée de main ses livres de médecine et de langue arabe, tels que aṣ-Ṣiḥāḥ d’al-Jawharī, al-Mujmal d’Ibn Fāris, et le Livre des plantes d’Abū Ḥanīfa ad-Dīnawarī, qu’il consultait pour élucider tout terme difficile.
Ibn Abī Uṣaybiʿa raconte que la fondation fut actée en 622 H, peu avant le départ d’ad-Dakhwār pour la cour du roi al-Ashraf. Il dota sa maison d’un waqf (legs pieux) pour y enseigner la médecine, prévoyant les salaires des enseignants et des étudiants. Il désigna comme successeur à l’enseignement le médecin Sharaf ad-Dīn ʿAlī ibn ar-Raḥbī. L’école fut inaugurée le vendredi 8 Rabīʿ al-Awwal 628 H.
L’historien an-Naʿīmī confirme qu’elle fut fondée en 621 H et qu’ad-Dakhwār en fut le premier professeur. Par la suite, l’enseignement fut assuré par :
- Sharaf ad-Dīn ʿAlī ibn ar-Raḥbī (†667 H)
- Badr ad-Dīn al-Muẓaffar ibn al-Qāḍī de Baalbek (en 677 H)
- ʿImād ad-Dīn ad-Dunaysirī (†686 H)
- ʿIzz ad-Dīn as-Suwaydī (†690 H)
- al-Jamāl al-Muḥaqqiq Aḥmad al-Ashqar (†694 H)
- Kamāl ad-Dīn Muḥammad ibn ʿAbd ar-Raḥīm (†697 H)
- Amīn ad-Dīn Sulaymān ad-Dimashqī (†732 H)
- Jamāl ad-Dīn Muḥammad al-Kaḥḥāl (†732 H)
La madrasa ad-Dakhwāriyya a continué à rayonner pendant plus de deux siècles, formant des sommités médicales comme Ibn an-Nafīs et Ibn Abī Uṣaybiʿa, jusqu’à ce que le temps efface ses traces. Aujourd’hui, son emplacement exact est inconnu.